
En général, je ne dis pas que je suis compositeur. C’est, dans mon cas en tout cas, un peu prétentieux, et puis je ne suis pas un compositeur, si tant est que je le sois, très prolixe.
Mais quand même j’ai composé quelques symphonies, des intermèdes, et même une chanson.
En fait, j’adore composer. C’est ma principale respiration, que je vois comme une autre manière de « faire » de la poésie. Je mets faire entre guillemets, parce que peut-on faire de la poésie ? En réalité, pas plus qu’on ne peut, comme je le vois en tout cas, « faire » de la musique, on ne peut créer de la poésie.
C’est qu’elle existe à part, elle est une réalité « en-soi », aurait peut-être dit Emmanuel Kant. Par contre, je pense qu’on peut la refléter, la dire, l’inventer en mots d’une vie « d’en-haut », vitale pour l’âme, c’est à dire pour cette partie de nous qui survivra à notre existence physique et nous regarde en somme, demandant à vivre sa propre vie, qu’elle nourrit de ce dont les âmes se nourrissent : de liberté, de beauté, d’infini, de lumière en somme.
Donc, c’est ma compréhension de la musique et de la poésie : la poésie exprime, idéalement bien sûr, ce que la musique cherche, tout aussi idéalement, à exprimer. La poésie utilise des lettres, des mots, des phrases ; la musique des notes, des motifs, des harmonisations. En fait, c’est pareil.
Est-ce que c’est prétentieux et élitiste d’affirmer qu’on est compositeur ?
En réalité, pour moi, tout le monde est compositeur, ou poète d’ailleurs. Vraiment. Et la meilleure preuve, c’est que tout le monde, nous donc, écoutons de la musique, apprécions une phrase bien tournée, dans un slogan publicitaire par exemple. Si ça claque de manière amusante, si ça « sonne », bon, ça nous plait.
Donc on est compositeur et poète.
Parce que mettre des notes sur une portée, ou deux, dire trois mots qui s’enchainent bien, sont colorés, apportent une image, une compréhension, un espoir, bref un sens, c’est exactement similaire au processus d’apprécier une chanson, la bande-son d’un reel sur Instagram ou Youtube, vraiment.
Apprécier, c’est choisir, c’est dire « Ah, ça, ça me plait ». C’est ça, composer, ou poétiser. C’est exactement ce même processus, absolument universel, simplement, dans l’écriture poétique, dans la composition musicale, c’est un peu plus développé.
Est-ce qu’il est suffisamment développé ? Je ne pense pas, et c’est dommage. Je trouve qu’on devrait enseigner, c’est à dire encourager la composition poétique et musicale depuis le plus jeune âge. Leopold Mozart était un professeur de violon et de musique en général très compétent. Sa méthode d’enseignement du violon était connue dans toute l’Europe avant que ses deux enfants, Maria-Anna et Wolfgang Amédé – qui ne s’est jamais appelé Amadeus de son vivant – ne deviennent célèbres.
Pourquoi sont-ils, tous deux, devenus célèbres ? Parce qu’on a encouragé leurs talents. Ils étaient peut-être plus étendus en matière de créativité, de composition, chez le cadet, mais enfin celui-ci disait admirer les compositions de sa soeur, qui ont été perdues. Donc les deux, très jeunes, composaient, et bien sûr, c’est ce qui a permis au génie de Mozart de s’exprimer plus amplement avec la maturité de l’âge adulte. Il avait commencé, donc il a continué.
Je pense que la prochaine révolution sociale sera celle-ci : la créativité, notamment musicale et poétique. Parce que c’est un outil de liberté, et à de multiples égards.
Composer, c’est, comme je le vois, sens, pratique et comprend, la liberté d’accéder à un monde vraiment très large, gratuit et immensément riche, c’est à dire quasi-infini, de solutions, de méthodes, d’innovation. C’est beaucoup, pour quelque chose de gratuit, d’universellement et aisément accessible.
On peut prolonger un peu dans le côté « ésotérique » de cette affaire : l’inspiration. D’une certaine lumière, et dans de nombreux textes littéraires, ou témoignages d’artistes, parfois aussi de mystiques, on trouve cette notion de « lumière » d’en haut. C’est une image, oui, certainement, mais pourquoi est-elle si répandue ? On peut se poser la question
Qu’est-ce que la lumière « en-Haut » ? En somme, c’est la question centrale : d’où vient cette prétendue lumière ? Quelle est-elle même ? C’est vraiment une question qui m’intrigue. En général, les spiritualistes emploient souvent ce mot de lumière pour parler du monde de l’esprit, soit symboliquement, soit dans une sorte de réalisme de « l’esprit », mais qu’est-ce que cela, l’esprit, où la lumière serait une sorte de réalité. Là, sur le principe qu’il y a plusieurs niveaux de réalité, j’en suis convaincu, mais alors une réalité faite de quoi ?
Là, je ne sais plus trop : de quoi est faite cette lumière « spirituelle », ou dit autrement, de quoi est faite l’inspiration des poètes et des musiciens que nous sommes toutes et tous ?
On pourrait dire que la lumière physique, cet assortiment de particules et d’ondes, nous disent les savants, auréolé de toutes sortes de propriétés quantiques un peu étranges – peut-être commodes pour dire en mots savants « je ne sais pas, mais c’est comme ça » – est à l’image de cette lumière dont aura, âmes et peut-être tout ce « monde spirituel » sont faits.
Peut-être, probablement nous disent les ésotérismes. « Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut » est-il écrit sur la table d’émeraude d’après les mots d’Hermès le trismégiste, mais quand même, mais je ne sais pas.
Et comment pourrais-je le savoir, puisque même « en bas », on ne sait pas vraiment ce qu’est la lumière. On peut la décrire, la qualifier, en montrer le caractère contre-intuitif, tout ce qu’on veut, ok, mais une onde qui est une particule, c’est quoi ? « C’est comme ça » est en général ce que les plus grands physiciens pourront vous dire à ce sujet, au fond du fond.
Ce que je sais par contre, de manière absolument certaine, c’est que la musique est une sorte de lumière, au sens d’une nourriture.
Evidemment, c’est un peu étrange, comme expression, la musique considérée comme de la lumière, qu’on mange, en plus ! Bon, pourquoi pas, en effet, mais comment ?
C’est ça qui me touche, me parle : c’est que la musique, comme je la vois, ou la sens, elle est une nourriture dans laquelle on peut se baigner, ou qu’on peut respirer, c’est pareil. Et si on ne peut pas en manger, alors on a faim. Vous me direz, c’est poétique, patin-couffin. Bref, c’est amusant, mais on s’en fout, dans la vie réelle, on ne mange pas de la musique.
Mais bien sûr que si : où avez vous vu une publicité sans poésie, sans musique ? Un film sans musique ? Une vidéo, même de 15 secondes, sans musique, ça va faire bizarre, non. Donc on met de la musique. Pourquoi ? Parce qu’on en mange, c’est tout, c’est simple.
C’est pour ça que, pour moi, écrire de la poésie ou écrire de la musique, en réalité, c’est vraiment très proche.
Pas de poésie sans musique des mots, sans le rythme des syllabes, et ce qu’ajoute le sens des mots et des phrases, vient servir ce que leur musique dit déjà, ou alors, c’est raté, c’est juste des mots, du papier, qu’on froissera.
Pour la musique, c’est pareil : elle est une phrase, plurielle, sans cesse dite par toute une quantité d’êtres, mais ces êtres eux-mêmes ne sont pas réellement indivisibles, comme peuvent l’être des choses ou des êtres dans le monde visible. Je les vois comme des réalités, qui parlent, oui, mais en chantant, en disant ce que nous appelons musique.
J’ai toujours entendu de la musique, pas tout le temps dans une journée, mais souvent quand même, simplement, cela m’a pris plus de 50 ans pour passer de la musique que j’entendais à l’expression de cette musique : même siffler ce que je percevais, impossible, je n’y arrivais pas. Et puis un jour, au Bonfin, c’est arrivé, cette musique que j’entendais, c’était une forme de concert de trompettes ou de cuivres, boum, j’ai pu la redire sur un piano, dans sa mélodie, en tout cas.
A partir de ce jour-là, j’ai commencé à essayer de dire cette musique, et j’essaye encore. Est-ce que c’est réussi ? Non, ce n’est pas réussi, pas encore. Mais enfin, j’essaye.
Essayez vous aussi ! Composer, c’est se libérer et c’est aussi libérer. C’est un acte social.
Au passage, pourquoi je parle souvent de l’ésotérisme ?
Pour la même raison.
